Court toujours

Et maintenant

Noie six centilitres de vodka, un de Martini dans un shaker rempli de glaçons, secoue énergiquement, quelques secondes suffisent ; verse le mélange dans un verre, glace filtrée, dans un geste à l’élégance feutrée, n’oublie pas d’y rajouter une olive verte percée d’une pique, un zeste de citron. N’attends pas, bois d’un trait limpide. Répète l’opération plusieurs fois si tu le souhaites. Ton esprit est d’un coup comme neuf, ordonné, adieu confusions, malentendus, tu rayonnes, tout va bien.

Des instruments chirurgicaux des années 1900.

Et maintenant, étends-toi de tout ton long sur le sol, c’est toi qui choisis, sur le dos, sur le ventre… laisse-toi aller surtout. Sens ce souffle, cette brise légère qui s’invite et s’infiltre sous ta porte. Regarde comme elle t’enveloppe totalement, et comme tu flottes, comme elle t’emporte lentement de pièce en pièce, tu ne sais pas par avance où tu vas. Plus de décisions à prendre, pas plus d’options, un nouveau parcours à travers ton quotidien, détaché. Un regard renouvelé. Tu pourrais passer comme ça une éternité à naviguer sans but précis, à l’écart d’une fin annoncée. Un spectacle au ralenti. Tourbillonne, de la cuisine au placard, de la chambre au couloir, et de nouveau le balcon, le débarras, le bureau… Là, regarde comme tu te vois minuscule, assis sur cette pierre, dans cette plage brûlante, et là, ce plafond écaillé qui semble te parler d’êtres chers, là tes cheveux trop longs en cascade sur tes épaules, un vélo déglingué à pleine vitesse le long d’un chemin de terre et là un chien blond qui avale du pain de mie tartiné de figues. Un voyage sans émotion aucune. Détonnant, enivrant, exubérant, perturbant… Ton existence en contrepoint. Continue à tourner papillon.

Au final, toutes peurs franchies, tu aimes bien explorer, t’émanciper, avancer, tu aimes bien profiter. Bon, arrête maintenant. Trouve-toi un point d’eau, salle de bain ou cuisine en général. Ouvre légèrement un robinet, juste de quoi laisser s’échapper quelques gouttes d’eau de manière continue. Un peu d’arithmétique, ça fixe tes idées, recentre tes besoins, tu vas voir. Pendant que tu comptes chaque goutte tombée, remémore-toi certains de tes gestes quotidiens, fais remonter toutes ces petites manifestations oubliées de ton corps, celles qui te disent : « tu es vivant ! », et comptabilise-les aussi… les mouvements de tes jambes par exemple, depuis que tu as réussi à mettre un pied devant l’autre, combien de pas ? Plusieurs dizaines de millions, centaines, plus encore peut-être… et tes battements de cils, par seconde, par minute, concentre-toi. Applique doucement ton pouce sur ton poignet et écoute ton cœur qui s’emballe, additionne, additionne chaque coup porté. Tu y es presque. Tous ces chiffres, presque un vertige… tu n’es pas au bout. Tu peux y ajouter… respirations hebdomadaires, frissons et pulsions, cris de joie ou de désespoir, mots tendres lancés à ton auditoire, déformations imperceptibles de ton estomac, contractions légères de ta peau. Sois inventif, ça fait déjà un moment que tu es là.

« Le plus surprenant, tu n’en reviendras pas… rien n’a changé. Tu peux toujours appuyer sur les sonnettes des immeubles, siffler les filles dans les squares, tenir ta cigarette du bout des doigts devant un café, tirer à la carabine… »

Munis-toi maintenant d’un couteau de cuisine, plutôt aiguisé, ou alors d’une tenaille de grande taille, tu en trouveras une dans ta boîte à outils… et là, l’un après l’autre, tranche d’un coup sec et vigoureux les index de tes deux mains. Tu verras, ce n’est pas vraiment douloureux. Soigneusement, remets-les alors en place, mais attention, ton index droit sur ta main gauche, ton index gauche sur ta main droite. Un petit appui de quelques secondes et ça colle, tu récupères déjà les mouvements de tes doigts, leur dextérité. Le plus surprenant, tu n’en reviendras pas… rien n’a changé. Tu peux toujours appuyer sur les sonnettes des immeubles, siffler les filles dans les squares, tenir ta cigarette du bout des doigts devant un café, tirer à la carabine, remonter tranquillement tes nouvelles chaussettes, compter sur les autres ou aller gratter le fond des choses.

Et maintenant, réunis tes livres préférés. Ce roman si délicieux, cette épopée inimaginable, ce dialogue bouleversant, ce style fondateur… tu sais ces livres au travers desquels, jour après jour, une fois refermés, tu es ressorti grandi, illuminé, le souffle coupé, reconstruit. Tu t’en es persuadé, une sorte de fracture. Ceux que tu relis deux fois, trois fois, dix fois, ceux que tu n’ouvres plus jamais par peur de perdre tes certitudes, ceux que tu conserves amoureusement dans un endroit particulier. Prépare une grande bassine d’eau claire et bouillante et plonge-les délicatement dedans, les uns après les autres… regarde-les gonfler doucement, commencer à se défaire, à se mêler les uns aux autres, silencieusement. Laisse la magie opérer quelques instants. Plonge à ton tour dans le bain, nu comme un baiser. Tu peux rester immobile, faire quelques longueurs, brassées, crawlées, ou même improviser un ballet aquatique, ça n’a aucune incidence sur le résultat, tu vas voir. Finis-en et installe-toi dans ton plus beau costume, étincelant. Celui-là même que tu adores porter lors d’évènements exceptionnels. Ouvre grand la bouche et de ta voix la plus sensuelle, déclame tes plus beaux poèmes, tes envies les plus fortes, tes revendications les plus insensées, oui, tout ce que tu as en tête… oui, maintenant ! Et non, rien ne vient… impossible de mettre un mot devant l’autre, impossible de construire une phrase censée. Un nouveau moment inattendu ! Force-toi un peu… pousse, pousse, inspire profondément, gonfle tes poumons, détend les muscles de ta nuque, assouplis tes membres, expire, pousse, remets-toi dans l’axe. Essaie à nouveau… ça vient, ça vient, comme un début de quelque chose : « décoction, résurrection, contrefaçon, tourbillon, électron, trublion, hérisson, colophon, caleçon, hameçon… » Tu n’y es pas vraiment, résultat peu probant. Nouvelle tentative : « torsion, flacon, élection, aileron, éperon, inflation, accordéon, pinson, cotation, ultrason, vermillon… » Ça ne marche pas plus, tu dysfonctionnes. Étourdissant mais incroyable, tu ne sais plus que faire de tes mots, tes fondations. Un vaisseau qui se délite. Ta langue s’est évanouie, aussi vite qu’un soupir.

Pose tes deux pouces sur tes paupières fermées et appuie, aussi fort que possible, aussi loin que tu peux. Et maintenant, observe, sens-le, ton corps se met à vibrer comme une ampoule prête à griller, passe du rose pâle au jaune vif, se teinte de motifs géométriques extravagants, bleus profonds, rouges et violets clinquants mêlés de verts fluorescents. Tes bras, tes jambes s’allongent, se détachent, se contorsionnent de manière incongrue comme les flammes d’un incendie. Ton squelette se fragmente, tes articulations changent de place, se démultiplient pendant que tous les pores de ta peau se mettent à siffler des hymnes de pays oubliés et à cracher, dans la cohue, des pétales de rose diaphanes. Enfin ton corps au grand complet commence à se ramollir, se liquéfier, se répandre, ruisseler et se gélifier, se reconstruire à nouveau, jusqu’à retrouver son état initial… Remets tes mains dans les poches.

Tout ça a comme un air de je m’envole, je respire, une touche de j’adore, j’aime, je revis, un goût de je pars, je recommence, je m’enfuis. Comme un royaume luxuriant bâtit pour toi, exclusivement. N’y pense plus… et referme maintenant ces pages sagement, oublie. C’est fini. Reprends ta vie qui court.

Texte : Yann Febvre – Image : Mário Novais (1899–1967), Equipamentos, Instituto Pasteur de Lisboa.
06/2018