Court toujours

Rolino est un corsaire

C’était un peu comme si le bateau sentait bon. Le bois dégageait un étrange mélange de sel et de cire et la cabine ouatée de silence était impeccable. Le capitaine (profondément occupé à se passer une main dans les cheveux) commençait maintenant à s’impatienter. Il était assis derrière un petit bureau de dame dont les pieds élégamment ornés de fins liserés or dénouaient sur le plancher une arabesque si familière au dix-huitième siècle. Sur le plateau revêtu de cuir, le capitaine posa d’abord une feuille de papier (sur laquelle je vis enfin le nom du bateau), puis un épais buvard, et par dessus ce buvard, il ôta lentement le bouchon d’un encrier de porcelaine bleue qu’il rangea immédiatement dans un tiroir. Je ne vis aucun porte-plume, mais au-dessus de la tête du capitaine (un grand gaillard de soixante ans), dans la pénombre du bas plafond, j’aperçus deux gravures chinoises, deux marines dans de beaux cadres de bois blond. Moi j’avais à peine vingt ans et je pensais : « Ah ! sûrement la Chine doit être un pays extraordinaire ».
Le capitaine :
– Décidez-vous mon p’tit…

« Bon Dieu est-ce que je rêve ?, m’écriai-je en serrant les dents. Non, je ne rêvais pas, réellement un serpent avait surgi sur le plancher ! C’était un court serpent jaune de San-Bénito qui glissait en s’enroulant autour d’une pierre blanche… »

Soudain le silence de la cabine fut troublé par le vol d’une mouche qui cherchait, autour des cheveux blancs, à se poser quelque part sur sa figure. Au besoin la main l’éloignait sans interrompre l’incessante caresse sur le crâne. De mon côté j’avais pourtant envie que cesse ce bruit de mouche, car c’est ça qui m’agaçait le plus, et surtout, c’est ça qui m’empêchait de réfléchir.
Le capitaine :
– Décidez-vous mon p’tit, j’ai pas que ça à faire moi !

J’inspectais toujours la cabine. Je regardais un tapis. Je regardais un cadran avec une horloge. Je l’entendis sonner dix heures. Je me demandais où se trouvait le porte-plume.
Soudain, je vis une chose saisissante ! Si saisissante que je crus rêver ! « Bon Dieu est-ce que je rêve ? », m’écriai-je en serrant les dents. Non, je ne rêvais pas, réellement un serpent avait surgi sur le plancher ! C’était un court serpent jaune de San-Bénito qui glissait en s’enroulant autour d’une pierre blanche (une pierre blanche que je soupçonnais brûlante), il était vif et fin comme une aiguille, si vif et si fin que je ne parvenais pas à distinguer la tête de la queue ! Et à présent qu’il me fixait, sa peau se tortillait et son reflet jaune s’avançait sur moi !

Au plus vite, je m’apprêtais à alerter le capitaine lorsque mystérieusement le serpent disparut. « Il a disparu », me suis-je dit, « il faut cependant alerter le capitaine ». J’étais incapable d’agir. J’étais en nage, paralysé. « Il m’a hypnotisé », pensai-je.
– Il m’a hypnotisé !
– Hein qu’avez-vous dit ?

Je fermais les yeux. Je sentais la cabine. Elle sentait bon. « Bon Dieu est-ce que je rêve ? », me demandai-je nerveusement. Je rouvris un œil.
Le capitaine me fixait.
– Alors mon p’tit ?

Je rouvris l’autre œil sur le tapis, le bureau, les gravures chinoises… Sur la gravure de gauche, la fraîcheur d’une jonque glissant sur le plat de l’eau semblait vouloir me dire : « Vas‑y imbécile, vas‑y, tu ne connaîtras que des femmes savantes et savoureuses ! ». Celle de droite, elle me chuchotait à l’oreille : « N’y va pas, n’y va pas, tu connaîtras la mort et causeras le désespoir de tous les tiens ! ».

Autour de moi, la mouche volait. Le capitaine se lissait les cheveux. Le serpent avait disparu. Mes pieds se soulevaient et le plafond m’écrasait.
À ce moment-là, la mouche, audacieusement, se posa sur la joue du capitaine. Immédiatement la main gifla très fort et la mouche tomba sur le buvard.
Je tremblais et parce que je tremblais, je bégayais au capitaine :
– Hé bien… c’est… c’est d’accord, j’embarque sur votre navire capitaine…
– Bon signez ce papier-là, ensuite comme le veut la coutume, j’vais noter tout ce que vous avez en poche, ah et un conseil, n’oubliez surtout pas votre couteau, qui est l’illustre outil de la profession mon garçon…

Il nota tout ça et ce n’est que vers midi que je me rappelais ne pas avoir prêté attention d’où il avait sorti son porte-plume.

Ah ! Sûrement la Chine doit être un pays extraordinaire… des fumeurs d'opium pour un texte aventureux de Rolino Gaspari pour Magazine Aléatoire.

Bien des choses pourraient être dites sur Rolino Gaspari, mieux vaut se taire et surtout ne pas bouder son plaisir. Respect éternel pour cet artiste atypique et essentiel.

En savoir plus : www.rolinogaspari.com

Lire aussi : Un soir d’été — Chut chut — Jaune cheval

Texte : Rolino Gaspari — Image : Billy Rose Theatre Division, Opium den, The New York Public Library Digital Collections, 1919.
02/2022

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