Long cours
Tout l’art des alburarismis
Un récit aventureux de Bernard Teulon-Nouailles. Épisode 6.
Avant de me laisser franchir le seuil de leur inénarrable territoire les alburarismis procédèrent sur ma personne à toute une série d’expériences qu’il me sera malheureusement impossible de toutes me remémorer.
J’avais dû, au préalable, absorber un breuvage verdâtre, insipide et inodore (me semble-t-il !), censé me transporter directement chez eux sans passer par les frontières qu’on dit naturelles. En fait, il n’existe pas, du moins à mon avis, de préposé au poste de douane chez ces insulaires jaloux de leur excentricité.
Les alburarismis ne supportent pas les animaux, surtout les fourmis, ne tolérant que ceux dont ils ne soupçonnent pas l’existence et qu’on dit invisibles. Ils les savent là grouillant en permanence, présents par milliers sous les pierres, sur leur peau, dans leurs vaisseaux sanguins et cela les apaise. Ils ont fabriqué une espèce de désodorisant purement végétal à même de les débarrasser des insectes ayant franchi les frontières sans les formalités d’usage. Quand un aigle ou un oiseau d’altitude survole le pays ils font tout bonnement semblant de ne pas le voir. A fortiori un aéroplane.
Un étranger eut un jour la perfidie – ou était-ce de l’inconscience ? – de fabriquer un avion en papier. Il mourut accidentellement, de mille coups de férule. Sa tombe est quotidiennement honorée, car les alburarismis savent reconnaître leurs erreurs. Pour l’irresponsable trucidé, je crois qu’il s’agissait d’ignorance.
Les alburarismis vénèrent leur aède qui relate, les soirées d’hiver, au clair de la lune, la guerre que les alburarismis durent livrer avec acharnement aux pays limitrophes leur refusant l’indépendance.
Comme leurs armes furent de tout temps rudimentaires, ils se firent massacrer et disparurent dans un providentiel nuage de fumée. Leurs ancêtres sont curieusement nommés « mi-calor » tandis que les ennemis sont indistinctement rebaptisés « mi-frigo ».
Le chant, composé dans un langage codé à base de séries de chiffres se termine par les accents prophétiques, ai-je déduit de son état d’exaltation anormale, annonçant que les alburarismis seront un jour les souverains de la terre entière.
Leur assurance inébranlable ne leur vient-elle pas de cette certitude que nous nous saborderons bien sans eux (que la destruction ne saurait atteindre).
Peu à peu les pays limitrophes ont oublié cette guerre peu glorieuse pour leur engeance jamais satisfaite (je le sais bien, j’en suis). Ils ont même oublié l’existence de ce peuple qui ne s’en porte pas plus mal.
Les alburarismis ont une fois pour toutes rejeté les avantages supposés de notre conception moderne du progrès lequel ne peut, selon leurs dires, que nous réduire à néant. Or, au crépuscule du 9e jour, comme une envie soudaine me traversa l’esprit de devenir, comme on dit dans nos climats, l’avocat du diable, je fus, par les mêmes moyens que lors de mon arrivée, expulsé. Dans quelles conditions je me le demande…
Tout l’art des alburarismis, les épisodes.
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Quand il n’est pas critique d’art, animateur de revues, critique littéraire, enseignant, Bernard Teulon-Nouailles confectionne des textes incisifs, ciselés comme autant de poèmes, romans, chroniques ou essais… à la langue saisissante et précieuse.
Tout l’art des alburarismis est paru à l’origine en 1990 sous le titre Prétexte à la manière de… (IV) dans Le Chat Messager nº 6 sur le thème de « L’oubli », revue annuelle de littératures contemporaines dirigée par Christian Miehé.
En savoir plus : bernard-teulon-nouailles.fr
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Texte : Bernard Teulon-Nouailles — Images : d’après Georges Bruhat, Cours de physique générale, Masson & Cie éditeurs, 1944.
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