Long cours
Tout l’art des alburarismis
Un récit aventureux de Bernard Teulon-Nouailles. Épisode 5.
Avant de me laisser franchir le seuil de leur inénarrable territoire les alburarismis procédèrent sur ma personne à toute une série d’expériences qu’il me sera malheureusement impossible de toutes me remémorer.
J’avais dû, au préalable, absorber un breuvage verdâtre, insipide et inodore (me semble-t-il !), censé me transporter directement chez eux sans passer par les frontières qu’on dit naturelles. En fait, il n’existe pas, du moins à mon avis, de préposé au poste de douane chez ces insulaires jaloux de leur excentricité.
À chacune de mes questions, un seul indigène acceptait de répondre à la fois (quand je dis répondre, la plupart sont plutôt évasifs et peu prolixes). L’être d’exception se contente d’ailleurs de confirmer la règle.
Les alburarismis apprécient particulièrement les joutes oratoires entre nouveaux séniles de genre opposé (de préférence). Il s’agit d’un spectacle interminable ou plus exactement dont le terme ne peut être que la mort d’un des deux belligérants, faute d’arguments sérieux et intelligemment illustrés. Les accélérateurs d’accouchement se tiennent prêts à assurer à tout moment la relève du défunt à qui le souffle a manqué. Les discussions portent tout d’abord sur la certitude commune d’une existence bien remplie quoique pas tout à fait révolue. Or, les démonstrations ne tardent guère à tourner, sur le fond (jamais sur la forme) au vinaigre : les alburarismis ne supportent point la contradiction, laquelle réduirait à néant toute affirmation digne de ce nom. Les deux aïeuls se livrent alors un véritable combat de coqs rhétorique, eux qui paraissaient de paisibles vieillards, tout à l’heure incapables de la moindre perfidie verbale.
L’un finira bien pourtant, terrassé d’un argument subtil et imprévu, par s’immoler aux pieds de l’autre, lui-même en sursis pour quelques temps encore (car il ne laisse pas de perdre quelques plumes dans l’honorable occasion).
La rancœur de toute une vie, constamment ravalée au nom de l’altruisme communautaire trouve en ce sport national la possibilité de s’assouvir. Chaque individu sait ainsi qu’au terme de sa carrière (sauf accident grave) il développera comme il les entend tous les sujets de se plaindre, y compris des mœurs de son pays. Le problème ? Il leur faut à tout prix cultiver leur ressentiment, exagérer la moindre velléité de remise en question. Bizarrement, l’organisation de ces inhumaines joutes cristallise l’essentiel de leurs rares griefs. S’ils en avaient pourtant, je crois bien qu’ils les tairaient car les morts accidentelles sont légion dans cette contrée…
Il paraît qu’un vieillard d’un niveau intellectuel hors du commun, ancien tribun de ce peuple, s’est défait successivement de 9 adversaires, record absolu. Mais il n’a jamais pu faire, comme on dit, un pas au-delà. On l’avait (o)ccidenté à l’orée du dixième.
Dès le mois prochain, Tout l’art des alburarismis, épisode 6.
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Quand il n’est pas critique d’art, animateur de revues, critique littéraire, enseignant, Bernard Teulon-Nouailles confectionne des textes incisifs, ciselés comme autant de poèmes, romans, chroniques ou essais… à la langue saisissante et précieuse.
Tout l’art des alburarismis est paru à l’origine en 1990 sous le titre Prétexte à la manière de… (IV) dans Le Chat Messager nº 6 sur le thème de « L’oubli », revue annuelle de littératures contemporaines dirigée par Christian Miehé.
En savoir plus : bernard-teulon-nouailles.fr
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Texte : Bernard Teulon-Nouailles — Images : d’après Georges Bruhat, Cours de physique générale, Masson & Cie éditeurs, 1944.
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