Faunette

Chant partagé

La madeleine de Proust, c’est un fétiche personnel, un trésor enfoui dans l’intimité. Elle est propre à l’expérience individuelle, et diffère nécessairement d’un individu à un autre.
Mais un souvenir peut aussi bien souvent être partagé. Des relations peuvent émerger d’une histoire collective, d’un événement vécu par une population, d’une époque donnée. Un moment heureux passé, d’où naît une nostalgie commune. Parfois l’on se réunit autour d’un passé douloureux, d’un récit auquel se raccrocher pour se rassurer face au monde qui gronde, d’un temps idéalisé ou renié, que l’on ressasse, seul.e, ou à plusieurs.

Je voudrais parler ici de la réminiscence-madeleine : non pas la mémoire écrite, historique, mais l’anecdote qui, parce que si fragile face à la disparition de quiconque est lae seul.e à la détenir, n’en est que plus précieuse.

Se remémorer un son ressemble à activer un magnétophone, et faire tourner une courte bande un peu grésillante. Le souvenir sonore ne me revient pas aussi net que le souvenir olfactif : il est comme étouffé dans un bourdonnement, un écho feutré, assourdi par le passage des années. Les oreilles des enfants captent les sons environnants à leur échelle, dans leur temps propre, et ne les enregistrent pas de la même manière. Même les couleurs d’aujourd’hui ne me paraissent pas exister aussi joliment qu’avant.

Fétiche personnel, un trésor enfoui ? Souvenirs en mémoire. « Chant partagé », de la série Faunette, écrite et illustrée par Zoé Viala pour Magazine Aléatoire.

Je suis en classe de CM1, je vais à l’école à pied. Il fait beau et froid, l’air est empli des restes de fumée des cheminées et des émanations de sapin gelé. Je sors de la maison. On est au mois de novembre, et une vapeur blanche s’échappe de ma bouche. Je n’entends qu’une seule chose : le chant d’une tourterelle.
Roucou-hou, roucou-hou
Cette mélodie bien particulière semble pourtant être très largement répandue dans les mémoires des gens de mon âge. D’après des tas de témoignages, nous nous sommes rendu compte que nous étions des milliers à entendre, quand le temps de l’enfance refait surface dans notre esprit, ce roucoulement tendre et métallique émis par l’oiseau mauve. Une partition qui se rejoue lorsque l’on tombe soudain dans l’image du chemin vers l’école, ou d’une fin d’après-midi passée à jouer dehors. Un appel-bruit de fond, bande-son des poneys arc-en-ciel, de la trottinette, de la dinette, de la Nintendo des voisins, des ballons crevés, du plastique brillant, ou mou, coloré, des dessins au feutre qui fait tourner la tête et des courses poursuites pour des cartes Pokémon.
Un bouillonnement doux, que l’on entendait alors, ou que l’on n’entend seulement maintenant : le bruit de l’enfance, ou le bruit du souvenir. Un chuintement, comme si les oreilles étaient bouchées de coton, et, étouffée mais tranquille, la voix de l’oiseau qui fredonne un air de valse.
Roucou-hou, roucou-hou

J’imagine cet ostinato contenir en lui tous les instants d’enfance joyeux, comme des joyaux, aussi minuscules soient-ils. Un grand manteau musical gris, terne diront certain.e.s, qui lorsqu’il s’ouvre dévoile son revers chargé de mille et un chatoiements.
La tourterelle chante, et son chant déborde de pépites envolées qu’il ressuscite comme par magie. La tourterelle chante, même pour les enfants qui n’ont jamais entendu la tourterelle.
Elle chante la ritournelle du printemps, les voitures filant dans un bruit de ressac, le murmure d’une horloge, la toile sonore du journal télévisé, la pluie sur le velux, les jappements du chien de la famille, le rire d’un être disparu. Elle chante le goût du beurre, le sable sous les pieds, les morceaux de fruits partagés, le sommeil à plusieurs, les vêtements trop grands et les mots compliqués dont on se fiche pas mal. Elle chante la cage d’escalier où on aime se cacher, les vacances qui s’étirent, les nappes rutilantes, les plaies qu’on lèche, le bain moussant, les brassées de fleurs et de cheveux tressés. Elle chante les bêtises qui n’ont plus d’importance, la maison dans laquelle on ne retournera jamais, les visages dont les traits se sont estompés, ce qui était l’avenir qui maintenant est passé.

Roucou-hou, roucou-hou
Ce roucoulement régulier, familier, qui semble s’être tu au dehors il y a des années, mais qui persiste encore en soi, et surgit parfois. Que je croyais à moi mais que nous sommes tant à porter.
Entre les ailes duquel j’aimerais me blottir, retourner en arrière, et revivre éternellement ces petits morceaux de temps qui résistent à l’oubli.

Les récits sont innombrables. Ils sortent de partout, d’un écrin de savon, d’une tête de mort en plastique, d’un chant qui coule en secret. Ils partent n’importe où, ruisseau dévalant la montagne, entre chênes et bouleaux. Et Zoé Viala en attrape, en élève, en fixe quelques-uns sous la lumière d’une lampe à lave bleue. Et tout s’échappe.

« Chant partagé » fait partie de la série Faunette : petit bestiaire d’enfance et de jeunesse, anthologie de souvenirs, émanations, réflexions, réminiscences et anecdotes animales. Pour Magazine Aléatoire, extraits choisis…

En savoir plus : @zo.evia.la

Lire aussi : La peauLe nidChambretteUn manoir dans la nuit

Texte et image : Zoé Viala.
02/2026

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