Donne sur la voie
Lichen tou mi
Si le terrier prend un air (solitaire), c’est qu’il a perdu et le nord (faute de lichen – listen !) et l’air jumeau, venu se fourvoyer dans le Bois, qui alors devient Boris, car il fallait un personnage forestier – forastero, en espagnol, veut dire étranger – et Boris est ukrainien, arrivé avant-guerre quand la France manquait de bûcherons. Boris, au début, disait « lichène » comme on dit « le chêne », ce qui est logique pour un nouveau-venu dans la grammaire boisée de France, et ses collègues, dont aucun n’était françois de souche, bien que tous traitassent les souches de la forêt françoise, entendaient chacun, suivant sa racine langagière propre, quelque chose de différent : de « lichène sur lé zarbr », l’Algérien comprenait « les chiennes sur les arbres » ; le Portugais entendait, croyant que Boris parlait de la tronçonneuse, « la chaîne se lézarde » ; l’autre ukrainien, Jean-Michel, qu’on soupçonnait d’avoir francisé son prénom, comprenait « laisse celui-là, d’arbre » sous-entendu : « c’est le Belge qui le débitera » ; seul le Grec, qui savait dire « ka-os » et non « ch-aos » – même que quand les autres en fin de journée, ayant pris le pli du salut chantant du Rital, criaient à la cantonnade : « Tchao », il les reprenait (lui, le Grec) : « Non, non, en français, ça vient du grec, on dit kao », ce que le Vietnamien aurait mal pris si le Grec n’avait été bègue, déclarant en fait : « on-on dit ka-kao », donc pour se dire au-revoir, au bout de quelques mois, tout le monde disait « kakao » – pour rigoler – même le Grec, bègue, sauf que lui disait littéralement « kaka-kakao » – donc, disais-je, seul le Grec savait que lichen se prononçait « li-kène » et non « li-chène » – il disait aussi que c’était un mot d’origine grecque, de l’ancien grec, qui voulait dire toison pubienne féminine et que c’était là, disait-il, le génie grec de résumer en deux syllabes – trois ou quatre pour les bègues – un concept, là où les autres langues avaient besoin de plusieurs mots et que c’était aussi comme ça qu’on savait où était le devant et le derrière des arbres et si c’était un arbre mâle ou femelle, encore que l’Allemand qui, comme tout le monde, avait entendu le Grec dire « li-likène » et non « li-kène », disait que Lili-Kène, au contraire de Lili Marlène était un travesti juif polonais et non une Aryenne – c’était l’époque sordide où on commençait à parler de race aryenne jusque pour la mousse et les lentilles d’eau, l’époque où un grand froid venu des ténèbres s’était abattu sur lé zarbr kom sur lé zom.
Faites un trou peu profond dans le sable. Si vous ne voyez pas créez un trouble au plafond dans le sas. Toujours rien ? Pourtant il y a un double dans le fond. C’est mieux qu’un subterfuge, c’est un dédoublement, on l’appelle Ana Tot.
Lichen tou mi fait partie de la série « Finlandia, froid récits idiots » d’Ana Tot.
En savoir plus : @Ana-Tot-Grand-Os
Lire aussi : Plein la bouche — Vacuité, pare-brise — Les stylos — Le système nerveux — Affameurs d’asticots — Ses mains sur ta peau — Bienvenue en enfer — Jeux de nains — Mes lunettes — Les trois muets — Le signal
Texte : Ana Tot — Image : d’après Coupe-circuit Gardy avec coffret tôle, Nouvelle encyclopédie pratique d’électricité, librairie Aristide Quillet, 1933.
08/2026







